Absurdland — ou le droit de rire des choses sérieuses
Une histoire née dans un tiroir, devenue conte dessiné à la rencontre d’un vieil imaginaire et d’un nouvel outil — avec le rire comme manière de regarder nos propres enfers.

Depuis toute petite, j’aime raconter des histoires.
J’en racontais à mes jeunes sœurs. Plus tard à mes enfants.
J’ai aussi été biberonnée à la bande dessinée franco-belge — elle fait partie de mon imaginaire, presque de mon ADN culturel.
L’art et la culture étaient présents dans mon histoire familiale bien avant moi. On y dessinait des bâtiments, mais on y inventait aussi des fêtes, des personnages, des mondes.
Mon arrière-arrière-grand-père organisait à La Panne de grandes fêtes culturelles ouvertes au public. Il y avait aussi ces fêtes familiales inspirées du Moyen Âge auxquelles participaient mes parents, déguisés notamment en rois et reines de France. Je n’y étais pas, mais je les ai vus dans leurs costumes. Je trouvais cela magnifique.
Tout cela laisse probablement des traces.
J’aime observer les êtres humains. Leurs contradictions. Leurs certitudes. Leurs petites manies et leurs grandes stratégies de pouvoir.
Sans oublier les miennes. J’ai suffisamment d’autodérision pour savoir que je fais partie du spectacle.
Une histoire qui dormait dans un tiroir
En 2024, au cours d’un labo roman, j’ai écrit une histoire un peu improbable qui se déroulait en Enfer.
Elle s’appelait Absurdland.
Je ne savais pas très bien ce que j’en ferais. Probablement rien. J’avais simplement envie de rire — de nos travers, de nos certitudes, de cette étrange capacité que nous avons à reproduire partout les mêmes comportements, au point que, dans Absurdland, même l’Enfer finit par ressembler furieusement au monde des vivants.
Puis l’histoire est retournée dans mes tiroirs.
Et l’intelligence artificielle est arrivée.
Quand un nouvel outil rencontre un vieil imaginaire
L’histoire existait avant l’image. J’avais écrit le récit, inventé les personnages, leurs travers, leurs dialogues, leur petit Enfer.
Et quelque part dans mon imaginaire depuis l’enfance, il y avait la bande dessinée.
L’IA m’a offert un outil pour réunir les deux. J’ai cherché mes personnages, construit des scènes, recommencé, déplacé, réécrit — pesté aussi, parfois, devant une machine qui avait décidé de faire tout autre chose que ce que je lui demandais.
Peu à peu, le récit de 2024 est devenu un conte dessiné. Pas exactement celui que j’aurais pu imaginer à l’époque. Mais peut-être justement parce que toute création naît aussi de la rencontre entre ce que nous portons déjà et ce que nous croisons en chemin.
Et puis j’ai hésité
Au moment de publier Absurdland, je me suis demandé si j’osais vraiment le faire.
Était-ce bien raisonnable de rire de l’Enfer, du pouvoir, de nos travers ?
Cette hésitation m’a ramenée à une question plus large : qu’est-ce qu’une culture vivante ?
La culture n’est pas un supplément d’âme d’une société. Elle est l’une des manières par lesquelles une société sait qui elle est.
À une époque de transformations économiques, technologiques et sociales extrêmement rapides, une question me revient parfois : que devient une société lorsqu’elle perd progressivement les signes par lesquels elle se reconnaissait ?
Faire circuler une culture vivante ne signifie pas seulement préserver un patrimoine. Cela signifie aussi continuer à produire des signes nouveaux — raconter, dessiner, plaisanter, inventer, détourner, transmettre — et accepter que tout cela ne soit pas parfaitement consensuel.
J’aime une culture qui déplace le regard. Qui provoque parfois. Qui fait rire. Et qui préserve quelques endroits où l’on puisse encore créer sans devoir être parfaitement sérieux, parfaitement correct, parfaitement classable.
Alors j’ai décidé de publier Absurdland.
C’est une satire. Un conte dessiné un peu absurde. Une manière de rire de nous-mêmes et de cette curieuse faculté que nous avons de répéter inconsciemment ce qui finit parfois par fabriquer nos propres enfers.
Les Éditions du Grandala
Absurdland inaugure aussi, à sa manière, les Éditions du Grandala.
Une maison encore minuscule, organique et artisanale — qui n’a pas vraiment de catalogue, et surtout pas l’ambition de savoir déjà ce qu’elle deviendra.
Peut-être simplement un endroit où pourront apparaître des voix, des images, des films, des objets et des œuvres singulières qui n’auraient pas nécessairement trouvé leur place ailleurs.
Des choses un peu invisibles, en somme.
Ce qui, pour le Grandala, paraît assez approprié.
Le premier conte dessiné des Éditions du Grandala.
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