Et si nous élargissions notre définition d’un environnement toxique ?
Bien manger, bouger, entretenir des relations nourrissantes : le socle reste essentiel. Mais que produit, sur un organisme vivant, l’accumulation de tout ce à quoi nous sommes exposés — y compris de ce que nous avons hérité ?
Pendant des années, j’ai non seulement défendu, mais incarné dans ma propre vie, une approche préventive de la santé fondée sur quelques piliers qui me paraissent toujours essentiels.
Une alimentation saine et autant que possible biologique.
Le mouvement physique.
Des relations nourrissantes.
Un recours raisonné aux médicaments.
Aujourd’hui plus que jamais, je reste convaincue que c’est le socle.
Mais je suis aussi devenue profondément consciente d’une chose : ce socle ne suffit pas à garantir une bonne santé, ni surtout une longévité en bonne santé.
Nous pouvons bien manger, bouger, entretenir des relations qui nous font du bien, prendre soin de notre corps…
tout en vivant dans un environnement qui l’expose continuellement à d’autres formes de contraintes.
L’air que nous respirons.
L’eau que nous buvons.
Les matériaux de nos habitats.
Les plastiques et substances chimiques qui nous entourent.
Le bruit. La lumière. Nos rythmes de vie. Notre sommeil.
Et le stress chronique.
Ce que l’exposome vient nommer
J’ai découvert récemment un concept scientifique qui met un mot sur quelque chose que je pressentais depuis longtemps, bien au-delà de ce que je pouvais maîtriser à mon échelle : l’exposome.
Le terme a été proposé en 2005 par l’épidémiologiste Christopher Wild, qui deviendra ensuite directeur du Centre international de recherche sur le cancer.
L’idée est simple dans son principe, complexe dès qu’on essaie de la mesurer : compléter ce que le génome nous apprend de notre biologie par une meilleure compréhension de tout ce à quoi nous sommes exposés au cours de notre vie.
Nous étudions énormément nos gènes.
Beaucoup plus difficilement l’accumulation de tout ce qui interagit avec eux pendant 20, 30, 50 ou 70 ans.
Cela change la question.
Au lieu d’isoler l’alimentation, la pollution, l’habitat, le sommeil ou le stress comme des variables indépendantes : que produit, sur un organisme vivant, l’accumulation et l’interaction de toutes ces expositions au cours d’une vie ?
Et que se passe-t-il lorsqu’à ces expositions viennent encore s’ajouter des modes de fonctionnement hérités, parfois devenus inadaptés au contexte dans lequel nous vivons aujourd’hui ?
C’est cette idée d’accumulation qui m’intéresse particulièrement — notamment pour le stress chronique.
J’ai beaucoup étudié les travaux de Bessel van der Kolk, Gabor Maté, Stephen Porges et Peter Levine autour du trauma, du système nerveux et de la manière dont nos expériences s’inscrivent dans le corps.
Mais je ne les ai pas abordés uniquement à travers des livres.
Une partie importante de ma compréhension s’est construite en interaction avec les chevaux, dans cette sphère où l’essentiel de la communication est non verbal.
Le cheval est extrêmement sensible à ce qui est là — notre posture, notre respiration, notre niveau d’agitation — bien au-delà de ce que nous nous racontons à nous-mêmes.
Cela rend très concret ce que notre culture continue à séparer : ce qui se passe dans notre tête et ce qui se passe dans notre corps.
Et je crois qu’il manque encore une dimension.
L’âme — non pas nécessairement au sens religieux, mais cet endroit en nous qui sait parfois, bien avant notre tête, lorsque quelque chose est profondément juste ou profondément faux pour nous.
Notre intégrité.
Ce qui nous permet de nous sentir alignés avec ce que nous sommes, plutôt que simplement adaptés à ce qu’on attend de nous.
Corps, psyché, âme.
Je ne suis plus certaine que nous puissions continuer à les considérer comme des territoires séparés.
L’épuisement — à force de nous adapter
Le stress n’est pas simplement une pensée désagréable.
Il est aussi un état physiologique.
Notre système nerveux, notre système hormonal, notre métabolisme, notre immunité participent à notre adaptation permanente à ce que nous vivons.
Les chercheurs parlent de charge allostatique : le coût biologique cumulé des adaptations répétées de l’organisme.
Et nous ne sommes pas égaux devant cette charge — deux personnes peuvent traverser une situation identique et ne pas la vivre physiologiquement de la même manière.
Les stresseurs ne sont pas seulement les grands traumatismes identifiables.
Une relation qui nous maintient en vigilance.
Un travail dans lequel on ne se sent jamais à la hauteur — ou, à l’inverse, un travail qui n’a plus aucun sens.
La peur de perdre sa place.
Le sentiment de devoir constamment prouver sa valeur.
Et notre rapport à l’argent — la peur de manquer, le besoin d’accumuler pour se sentir en sécurité, la difficulté à recevoir et à faire circuler.
Pris isolément, ces stresseurs semblent banals.
C’est leur répétition, leur accumulation, qui change la donne.
Car s’adapter demande de l’énergie.
Faire face. Anticiper. Contrôler. Encaisser. Se protéger. Tenir. Se conformer. Continuer.
Notre organisme possède des capacités d’adaptation extraordinaires. Mais elles ne sont pas infinies.
Lorsque nous sollicitons continuellement ces mécanismes sans laisser de place à la régénération, nous finissons par épuiser nos ressources internes — et cet épuisement n’est pas seulement dans la tête. Il est biologique.
L’épuisement peut venir du trop-plein.
Mais aussi du vide. Du manque de sens. De l’impossibilité de créer.
D’une vie où l’on fonctionne correctement à l’extérieur tout en se sentant, de l’intérieur, de moins en moins vivant.
Et j’irais encore un peu plus loin : nous pouvons aussi nous épuiser à force de vivre en contradiction avec nous-mêmes.
Dire oui lorsque quelque chose en nous dit non.
Rester là où nous savons profondément ne plus vouloir être.
C’est ici que le mot âme reprend tout son sens — parce qu’à force de nous adapter à tout, nous pouvons finir par sacrifier quelque chose de notre propre intégrité, sans même le voir.
C’est aussi ici que la question du cancer m’interpelle.
Je veux être précise : cela ne signifie pas que toute personne soumise à un stress chronique développera un cancer. Le cancer est multifactoriel.
Mais le stress chronique agit bien sur des systèmes biologiques — hormonaux, immunitaires, inflammatoires — qui intéressent directement la recherche sur le cancer.
Entre l’affirmation « le stress cause le cancer » et l’affirmation inverse selon laquelle il n’y aurait aucun lien, il existe donc un territoire immense — que je pense encore largement sous-estimé.
Comment mesure-t-on trente années d’adaptation ?
La science elle-même peine encore à répondre.
Nos pactes invisibles
Il y a quelques années, j’ai vécu une expérience assez extraordinaire en remontant le fil de ma propre histoire familiale.
Je pensais au départ explorer un héritage au sens presque classique.
J’ai découvert progressivement quelque chose de beaucoup plus vaste : nous n’héritons pas seulement de biens, de gènes ou d’une histoire familiale.
Nous héritons aussi de façons de fonctionner.
De nous taire. De nous sacrifier. De nous méfier. De notre rapport à l’argent.
Et, dans certaines familles, de violence, d’abus, de peur ou de silence.
C’est cet héritage immatériel, souvent transmis sans même que nous sachions que nous le transmettons, que j’ai fini par appeler Le Pacte Invisible.
J’en raconte plus largement l’histoire ailleurs sur ce blog, et je rêve depuis quelques années d’en faire un film.
Certains comportements que nous transmettons ont probablement eu une fonction.
Se taire pouvait protéger.
Se méfier pouvait sauver.
Accumuler pouvait sécuriser une famille qui avait connu le manque.
Un comportement peut avoir été une remarquable stratégie d’adaptation dans un contexte donné, et devenir, plusieurs générations plus tard, parfaitement inadapté.
Le contexte a disparu. Le comportement, lui, est resté.
C’est précisément ce qui le rend invisible.
Mais nous n’héritons pas seulement de pactes invisibles.
Nous en fabriquons nous-mêmes — dans un couple, une famille, une entreprise, une société entière.
Chaque fois qu’un comportement est suffisamment répété pour devenir « normal », nous contribuons à en fabriquer un nouveau.
« Chez nous, on ne parle pas de ça. »
« Un bon dirigeant est disponible tout le temps. »
« Il faut être fort. »
« On n’a pas le choix. »
Ces petites phrases m’intéressent énormément — parce qu’elles peuvent dissimuler des règles que plus personne n’a véritablement choisies.
Et certaines de ces règles deviennent elles-mêmes des stresseurs chroniques.
Ce qui reste à choisir
La santé ne se joue probablement pas dans une seule assiette.
Elle se joue dans tout un écosystème — extérieur, intérieur, relationnel, hérité.
Peut-être que l’un des grands enjeux de notre époque consiste justement à devenir suffisamment conscients de ce dont nous avons hérité, de ce à quoi nous sommes exposés, et de ce que nous continuons nous-mêmes à fabriquer —
pour pouvoir choisir, enfin, ce que nous voulons encore transmettre.
