La voie du milieu
Depuis longtemps, j’ai l’intuition qu’il existe une troisième voie : celle qui permet à quelque chose de vivant d’émerger de la rencontre entre deux êtres.
Depuis longtemps, j’ai l’intuition qu’il existe une troisième voie : celle qui permet à quelque chose de vivant d’émerger de la rencontre entre deux êtres.
Une voie du milieu.
Ni faire seule.
Ni entrer dans le projet de l’autre.
Ni demander à quelqu’un d’entrer dans le mien.
Ni fusionner.
Une autre manière de créer, de travailler, peut-être même d’être en relation : la co-création dans l’interdépendance.
Cette conviction n’est pas nouvelle.
Ce qui est nouveau, c’est que je commence à comprendre pourquoi, malgré cette conviction intime, j’ai eu tant de mal à la vivre.
J’essayais encore de faire advenir cette troisième voie avec les outils de l’ancien paradigme.
Rendre visible ce que je voyais
J’ai toujours eu beaucoup d’idées.
Je vois facilement des connexions entre des choses qui, en apparence, n’en ont pas. Je perçois des possibilités avant qu’elles aient une forme concrète.
Mais une difficulté se présentait immédiatement : comment permettre à quelqu’un d’autre de voir ce qui, à ce moment-là, n’était encore visible que pour moi ?
Alors je traduisais.
Je transformais l’intuition en mots, les mots en vision, la vision en projet.
Je structurais. Je rendais concret.
Le problème est qu’au moment où la rencontre avait lieu, j’avais parfois déjà parcouru plus de la moitié du chemin.
Je pensais proposer un espace de co-création. Mais le chemin existait déjà.
J’arrivais avec mon script — et, en plus, il était déjà inscrit, du moins en partie, dans la matière. Il devenait donc moins malléable, au moins en apparence.
Entrer dans le script de l’autre
J’ai également beaucoup connu le mouvement inverse.
Quelqu’un avait une idée, un projet, une ambition.
J’entrais dans son univers.
Et comme je vois facilement les possibles, très vite j’apercevais tout ce que ce projet pourrait devenir.
J’apportais mes idées, mon expérience, mes compétences, mes connexions. Je devenais souvent très utile au projet de l’autre.
Mais progressivement, un décalage apparaissait.
J’étais entrée dans son territoire. Lui n’était jamais vraiment entré dans le mien.
Il m’est arrivé qu’on me dise, à ce moment-là : « Tu as besoin d’être validée. »
Ce n’était pas vraiment ça.
Ce n’était ni mon besoin ni ce que je voulais — mais je ne parvenais pas à l’exprimer plus clairement, parce que j’avais déjà donné de l’énergie à son script avant même de savoir si une véritable rencontre était possible.
Je m’étais déjà engagée dans le mouvement avant de savoir s’il pouvait réellement devenir réciproque.
Alors j’essayais autrement.
J’expliquais davantage. Je reformulais. Je tentais de faire une place à ma propre vision dans un cadre qui, dès l’origine, n’avait pas été construit pour elle.
Et plus je cherchais à être rencontrée, plus, paradoxalement, je me suradaptais à celui dont j’attendais qu’il fasse un mouvement vers moi.
Ma place devenait de plus en plus difficile à trouver.
Dans une configuration, quelqu’un entrait dans mon script et l’essentiel du mouvement reposait sur moi.
Dans l’autre, j’entrais dans celui de quelqu’un d’autre et, tôt ou tard, je ne m’y reconnaissais plus.
Ce décalage n’était probablement pas conscient.
Peu importe finalement pourquoi.
Peut-être avions-nous simplement des grammaires différentes : « mon projet » d’un côté, « ce qui pourrait naître entre nous » de l’autre.
Et surtout, je n’ai plus besoin de transformer l’une en l’autre.
La troisième voie
Je l’imagine aujourd’hui comme deux cercles.
Il y a mon territoire.
Il y a le tien.
Et il y a leur intersection.
Je ne dois pas quitter mon cercle pour habiter le tien.
Tu ne dois pas abandonner le tien pour entrer dans le mien.
Pourtant, au point de rencontre peut apparaître un troisième espace.
Ni mon projet enrichi par toi.
Ni ton projet élargi par moi.
Mais une possibilité que ni toi ni moi n’aurions pu concevoir seuls.
La troisième voie demande peut-être deux êtres suffisamment ancrés en eux-mêmes pour pouvoir entrer dans un « nous » sans devoir s’y perdre.
De la dépendance à l’interdépendance
Cette troisième voie n’est pas un compromis.
Il ne s’agit pas que chacun abandonne une partie de sa vision pour trouver un terrain moyen acceptable.
Il s’agit presque du contraire.
Je peux rester pleinement moi.
Tu peux rester pleinement toi.
Et nous pouvons être suffisamment ouverts pour que notre échange transforme ce que chacun croyait possible.
Stephen Covey avait appelé cela la Third Alternative : sortir de « ma solution ou la tienne » pour permettre l’apparition d’une troisième possibilité.
Cette idée m’avait déjà parlé. Aujourd’hui, elle prend pour moi une dimension beaucoup plus incarnée.
Il y a la dépendance : j’ai besoin de toi pour pouvoir exister ou avancer.
Puis la contre-dépendance : je me dégage de toi, je me rebelle, je n’ai besoin de personne.
L’indépendance permet autre chose : je peux me tenir debout par moi-même.
Et puis vient l’interdépendance :
Je peux exister sans toi.
Tu peux exister sans moi.
Et pourtant, nous choisissons de créer ensemble parce que ce « nous » ouvre une possibilité qui n’existerait pas séparément.
L’interdépendance ne demande donc pas moins d’autonomie, mais davantage.
Il faut pouvoir rester soi pour réellement accueillir l’altérité.
Le cheval et le cavalier
Ayant pratiqué l’équitation, une autre image me vient.
Il existe des duos cheval-cavalier qui donnent parfois à voir, de manière presque bouleversante, ce que j’essaie de décrire.
Lorsque je regarde Justin Verboomen et Zonik Plus, par exemple, il m’arrive d’en être profondément émue.
Ils semblent, par moments, ne faire qu’un.
Un mouvement.
Une direction.
Une intention.
Et pourtant, ils restent irréductiblement deux êtres vivants distincts.
Le cavalier ne devient pas le cheval.
Le cheval ne disparaît pas sous la volonté du cavalier.
La véritable harmonie ne vient pas de la fusion, mais d’une qualité d’écoute telle que chacun perçoit et répond aux mouvements de l’autre.
De cette écoute naît la confiance. Et de cette confiance, la possibilité pour chacun de rester pleinement lui-même tout en s’engageant dans un mouvement commun.
C’est peut-être précisément parce qu’ils restent deux qu’un troisième mouvement peut apparaître : celui du duo.
Je n’ai moi-même jamais été suffisamment loin dans l’équitation pour atteindre véritablement cet endroit. Je vois mieux aujourd’hui pourquoi il est si exigeant.
Il suppose de ne pas avoir besoin de dominer pour se sentir en sécurité, ni de s’abandonner soi-même pour préserver le lien.
Deux êtres. Un espace commun. Et quelque chose qui apparaît entre eux, qu’aucun des deux ne pourrait produire seul.
Tout commence par une rencontre
Commencer par la rencontre, c’est accepter de ne pas connaître immédiatement la forme.
Ne pas arriver nécessairement avec un projet.
Ne pas devoir démontrer ce que j’ai perçu.
Je peux venir avec une intuition, une curiosité, simplement l’envie de découvrir quelqu’un.
Lui montrer un peu de mon monde et voir s’il a envie de s’en approcher.
M’intéresser au sien, non pour m’y installer, mais pour découvrir ce qui pourrait émerger entre les deux.
Peut-être rien.
Peut-être simplement une belle conversation.
Peut-être une possibilité à laquelle aucun de nous n’avait pensé.
Le concret vient alors après la rencontre, et non plus comme condition préalable à celle-ci.
Ne pas remplir l’espace trop vite
Lorsque je perçois une possibilité, je sais très vite imaginer les dix étapes suivantes.
Cette capacité m’a beaucoup servi. Je n’ai aucune raison de l’abandonner.
Mais je peux apprendre à ne plus l’utiliser trop tôt.
Parce que si je remplis immédiatement tout l’espace disponible, où l’autre peut-il apparaître ?
La troisième voie a besoin que quelque chose reste ouvert.
Pas d’un vide passif.
D’une ouverture dans laquelle l’autre peut apporter ce que je n’aurais précisément pas pu imaginer à sa place.
À un moment, le mouvement doit devenir réciproque.
Je fais un pas.
Puis j’attends.
L’autre en fait-il un à son tour ?
S’il avance, je peux avancer à nouveau.
J’aime représenter ce mouvement par un huit, le signe de l’infini.
∞
Une impulsion part de moi, rejoint l’autre et revient.
Puis repart.
Ce n’est pas du donnant-donnant.
Ça circule.
L’intervalle entre deux mouvements est essentiel. Si je m’empresse de le combler, je ne peux plus découvrir ce que l’autre aurait fait spontanément.
Laisser le réel me renseigner
Je peux aujourd’hui penser :
Voilà ce que je vois. Je peux me tromper. Je laisse le réel me renseigner.
Cela vaut lorsque mon intuition m’alerte.
Mais aussi lorsqu’elle pressent une possibilité heureuse.
Quelqu’un revient spontanément.
Reprend une idée.
L’enrichit sans se l’approprier.
Apporte un élément inattendu.
Avance une pièce.
L’élan ne vient plus seulement de moi.
Je n’ai plus besoin de fabriquer les preuves que cela fonctionne.
Je peux laisser le réel me le montrer.
Ma place à table
Je ne veux plus tout porter.
Mais je ne veux plus non plus créer l’étincelle, ouvrir une porte, mettre des personnes en relation, voir une idée prendre vie… puis disparaître progressivement de ce que j’ai contribué à faire naître.
Je connais trop bien cette sensation.
Donner l’impulsion.
Préparer le dîner.
Inviter les convives.
Et finir avec les miettes.
Aujourd’hui, je veux ma place à table.
Pas nécessairement en bout de table.
Chacun peut apporter sa part.
Mais certainement plus dans la cuisine.
Je veux pouvoir initier sans devoir porter.
Contribuer sans m’effacer.
Recevoir sans devoir commencer par démontrer tout ce que je peux apporter.
Ma place ne devrait plus être la récompense de ma contribution. Elle devrait exister dans la rencontre elle-même.
Se rencontrer avant de rencontrer l’autre
Pendant une grande partie de ma vie, j’ai été beaucoup plus identifiable par ce que je savais faire que par qui j’étais.
J’ai probablement souvent cherché, sans le savoir, à me rencontrer à travers l’autre.
S’il comprenait ce que je voyais, une part de moi devenait visible.
S’il reconnaissait ma vision, celle-ci devenait plus réelle.
Ces derniers mois m’ont confrontée d’une manière beaucoup plus radicale à moi-même.
Je ne prétends pas savoir pourquoi certaines épreuves arrivent dans une vie.
Je sais seulement ce que celle que je traverse est en train de produire en moi.
Elle m’a obligée à me rencontrer.
Dès lors, j’ai moins besoin de demander à l’autre de me révéler à moi-même.
Je peux venir avec mon monde.
L’autre avec le sien.
Et nous pouvons découvrir ce qui naît à leur croisement.
Et si, pour une fois, tout se passait bien ?
Cette phrase m’accompagne depuis quelque temps.
Et si je n’avais plus besoin de tout faire pour que les choses se passent bien ?
Et si je pouvais initier une rencontre sans savoir ce qu’elle doit produire ?
Et si certaines ne menaient nulle part et que cela soit très bien ainsi ?
Et si d’autres faisaient apparaître ce que je n’aurais jamais pu prévoir ?
Et si quelqu’un avançait spontanément une pièce vers moi ?
Je ne sais pas encore quelle forme cette troisième voie prendra dans ma vie.
Et c’est peut-être précisément cela qui change.
Pour une fois, je n’ai pas besoin de le savoir à l’avance.
∞
La troisième voie ne me demande pas de renoncer à agir.
Elle me demande quelque chose de beaucoup plus nouveau pour moi : ne plus faire seule ce qui, par nature, ne peut naître que d’une rencontre.
Ce genre de rencontre ne se fabrique pas.
Elle naît d’une résonance et d’une disponibilité — la mienne et celle de l’autre, au même moment.
Et peut-être est-ce précisément dans cet espace laissé libre entre deux êtres que peut apparaître ce qu’aucun des deux n’aurait pu imaginer seul.
