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Quand nous ne savons plus voir la valeur de ce que nous avons reçu

LE PACTE INVISIBLE · TRANSMISSION · PATRIMOINE

Quand nous ne savons plus voir la valeur de ce que nous avons reçu

23 août 2026

Cet automne, la villa Les Tournesols disparaîtra de la digue de La Panne. Que transmettons-nous réellement lorsque nous croyons transmettre un patrimoine ?

Cet automne, la villa Les Tournesols disparaîtra de la digue de La Panne.

Elle avait été dessinée entre 1902 et 1904 par mon aïeul Albert Dumont et son fils Alexis, mon arrière-grand-père. Elle sera bientôt remplacée par neuf étages d’appartements.

En montrant récemment sa photo à quelqu’un, j’ai entendu cette réaction très spontanée :

« De toute façon, c’est moche, on s’en fout. »

Et je me suis plutôt dit :

« Ouh… c’est intéressant, ça, comme commentaire. »

Parce qu’au fond, il contient presque toute la question qui m’intéresse.

Qu’est-ce qui est « moche » aujourd’hui ?

Ce qui avait été imaginé et construit il y a plus d’un siècle ?

Ou ce qu’un siècle de transformations, d’ajouts, de suppressions et parfois de négligence a progressivement laissé derrière lui ?

On transforme quelque chose.

On cesse peu à peu d’en prendre soin.

On oublie ce qui lui donnait sa singularité.

Puis un jour, on regarde ce qui reste et on conclut :

« Ça n’a plus de valeur. On s’en fout. »

Et sa disparition devient presque évidente.

Lire l’article de la VRT sur la disparition annoncée de la villa Les Tournesols

Mais de quelle valeur parlons-nous ?

À quelques rues de là, le quartier Dumont, imaginé à la même époque, a connu un autre destin. Il est aujourd’hui classé.

Des gens y vivent. Entretiennent les maisons. Marchent sous les arbres. Restaurent. Transforment aussi, bien sûr.

Mais quelque chose continue à circuler.

Une rue peut parfois séparer deux destins.

Et cette histoire des Tournesols m’intéresse parce qu’elle pose une question qui dépasse largement l’architecture.

À un moment donné, la question devient forcément économique.

Combien vaut encore ce bâtiment ?

Combien coûterait sa restauration ?

Quelle est la valeur du terrain ?

Que peut-on construire à la place ?

Neuf étages d’appartements possèdent une valeur parfaitement calculable.

Mais comment fait-on entrer dans ce calcul ce qui disparaît avec la villa ?

Une intention architecturale ?

Une mémoire ?

Une manière d’habiter un lieu ?

Une histoire familiale et collective ?

Une trace de ceux qui nous ont précédés ?

Nous savons extraordinairement bien mesurer la valeur matérielle des choses.

Mais ce qui ne possède pas de prix finit parfois par être considéré comme n’ayant pas de valeur.

Or ce sont deux choses très différentes.

Ce que nous recevons sans le savoir

Cette question de ce que nous recevons et de ce que nous transmettons m’habite depuis quelque temps.

Parce que nous faisons peut-être avec nos histoires familiales quelque chose d’assez semblable à ce que nous faisons avec certains bâtiments.

Nous savons évaluer ce qui figure dans une succession.

Une maison.

Un portefeuille.

Une entreprise.

Des œuvres.

Des objets.

Nous savons les inventorier, les vendre, les partager, les transmettre.

Mais que faisons-nous de tout ce qui voyage avec eux et qu’aucun expert ne peut valoriser ?

Les récits.

Les silences.

Les non-dits.

Les blessures.

Les rapports à l’argent, au pouvoir, à la réussite.

Mais aussi — et c’est essentiel pour moi — les forces.

Les talents.

Les savoir-faire.

Les élans créateurs.

Les valeurs.

Les intuitions.

Les manières singulières de regarder le monde.

Tout cela peut continuer à voyager de génération en génération sans figurer dans aucun acte notarié.

Et parfois sans même que nous sachions que nous l’avons reçu.

L’invisible ne transporte pas que nos blessures

Nous parlons beaucoup aujourd’hui de transmission transgénérationnelle sous l’angle de ce qui demande à être réparé.

Cela compte.

Mais je trouve dommage de ne regarder l’invisible qu’à travers nos blessures.

Car nous pouvons aussi reproduire inconsciemment ce qui nous porte.

Créer sans savoir que d’autres ont créé avant nous.

Entreprendre.

Prendre soin.

Résister.

Imaginer.

Transmettre un rapport particulier à la beauté, à l’argent, au travail, à la liberté ou au monde.

Et ne jamais avoir fait le lien.

Alors peut-être que rendre visible notre héritage ne sert pas seulement à comprendre le passé.

Cela peut modifier notre trajectoire.

Parce qu’à partir du moment où je vois davantage ce que j’ai reçu, quelque chose devient possible :

Je peux choisir ce que j’en fais.

Ce que je souhaite préserver.

Ce que je veux transformer.

Ce que je peux laisser disparaître.

Et ce sur quoi je peux consciemment m’appuyer pour construire la suite.

Le Pacte Invisible

C’est ce territoire que j’ai commencé à appeler Le Pacte Invisible.

Ce qui circule entre les générations sans nécessairement être dit, écrit — ni même connu.

Ce qui agit parfois sur nos choix alors que nous ignorons son existence.

Et ce qui peut aussi devenir une ressource lorsque nous commençons à le regarder.

C’est peut-être également là que je vois un lien entre transformation individuelle et transformation collective.

Les sociétés ne changent pas seulement par les lois, les institutions ou les grands systèmes.

Elles changent aussi lorsque des individus commencent à regarder autrement leur propre histoire, puis à remettre autre chose en circulation autour d’eux.

Dans leur famille.

Dans leurs entreprises.

Dans leurs relations.

Dans ce qu’ils créent.

Faire parler l’invisible peut alors modifier très concrètement ce que nous transmettons dans le visible.

Et c’est probablement ce qui me touche dans l’histoire des Tournesols.

Pas l’idée qu’il faudrait conserver éternellement tout ce qui nous vient du passé.

Certainement pas.

Mais pour choisir ce que nous voulons conserver, transformer ou laisser partir, encore faut-il avoir pu en reconnaître la valeur.

Rendre visible n’oblige pas à conserver. Rendre visible redonne le choix.

Sinon, nous risquons simplement de regarder un jour ce qu’il en reste et de dire :

« De toute façon, c’est moche, on s’en fout. »

Et de passer à autre chose.

Alors je reste avec ces deux questions :

Que transmettons-nous réellement lorsque nous croyons transmettre un patrimoine ?

Et peut-être surtout :

Qu’est-ce qui continue à se transmettre lorsque plus personne ne sait qu’il existe ?