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Ce que nous avançons de nous-mêmes

Derrière ce que nous faisons
HABITUDES · SYSTÈMES · ÉNERGIE

Ce que nous avançons de nous-mêmes

Quand nos efforts entretiennent ce que nous cherchons à résoudre.
21 octobre 2026

« Pour aller mieux, je dois m'investir davantage. »

Combien de fois avons-nous entendu cette phrase ? Combien de fois l'avons-nous prononcée nous-mêmes ?

Travailler davantage pour gagner davantage. Accélérer pour rattraper un retard. Multiplier les initiatives pour sortir d'une difficulté. Mobiliser de nouvelles ressources pour compenser celles qui manquent.

La logique paraît évidente.

Une question peut alors se poser :

Est-ce vraiment la seule issue possible ?

Quand la solution nourrit le problème

Au cours de ma vie professionnelle, dans la banque, l'investissement puis l'entrepreneuriat, j'ai observé combien certaines entreprises pouvaient devenir prisonnières de leur propre fonctionnement.

Prenons un exemple assez courant.

Une entreprise reçoit des commandes. Pour les honorer, elle doit acheter des matières premières, payer des fournisseurs, mobiliser du personnel ou développer des prototypes.

Elle engage donc des ressources aujourd'hui pour recevoir de l'argent demain.

Jusque-là, rien d'anormal. C'est le quotidien de nombreuses entreprises.

Mais lorsque le décalage entre les dépenses et les encaissements devient trop important, la croissance peut produire un résultat paradoxal.

Plus l'entreprise reçoit de commandes, plus elle doit mobiliser de trésorerie.

Et lorsqu'elle cherche à compenser ce déséquilibre en multipliant les commandes, elle peut finir par accroître encore ses besoins de trésorerie.

Un cercle vicieux peut alors s'installer. Le fonctionnement se fige, alors même que le réel, lui, a changé. Les réponses d'hier ne sont plus nécessairement adaptées à l'environnement d'aujourd'hui.

Le réflexe consiste souvent à chercher des solutions à l'extérieur : davantage de volume, une nouvelle ligne de crédit, un investisseur ou un associé capable d'apporter des moyens supplémentaires.

Ces solutions peuvent être pertinentes.

Mais elles ne répondent pas nécessairement à une question préalable :

Et si le problème résidait aussi dans la manière dont l'activité est organisée ?

Augmenter les ressources d'un système sans interroger son fonctionnement peut parfois revenir à verser davantage d'eau dans un récipient qui fuit.

J'ai pris l'exemple de l'entreprise, mais elle n'est qu'un véhicule. Une famille, une association, une institution, un pays : partout, ce qui se cristallise, ce sont nos manières de penser et de fonctionner.

Ce que nous engageons à l'avance

Il n'y a pas que l'argent que nous engageons à l'avance.

Nous avançons aussi du temps, de l'attention, de l'énergie, de la disponibilité, parfois notre sécurité personnelle.

Nous investissons aujourd'hui dans un résultat que nous espérons obtenir demain.

C'est parfaitement naturel. Aucun projet ne peut exister sans une part d'engagement, de prise de risque et de confiance dans l'avenir.

Mais à partir de quand cet engagement devient-il une habitude ? Une forme de préfinancement permanent ?

Cela arrive lorsque nous devons sans cesse donner davantage pour maintenir le système à flot, lorsque nous compensons nous-mêmes ses déséquilibres, lorsque notre capacité à continuer dépend d'un résultat futur qui n'est jamais entièrement entre nos mains.

Dans l'entreprise, cela peut se traduire par une trésorerie fragile.

Dans une organisation, par quelques personnes qui portent constamment les responsabilités des autres.

Dans nos vies personnelles, par cette conviction qu'il faudrait toujours faire un effort supplémentaire pour que les choses finissent par s'arranger.

Nous pouvons ainsi devenir la principale ressource d'un fonctionnement qui nous épuise.

Et, sans nécessairement en avoir conscience, contribuer à le perpétuer.

Je reconnais aussi certains de ces mécanismes dans ma propre histoire.

Je commence à mieux les voir, sans prétendre les avoir tous identifiés.

Et parfois, les voir suffit déjà à ne plus les reproduire exactement de la même manière.

« Mais on a toujours fait comme ça »

Cette phrase m'a toujours intriguée.

« C'est comme ça que fonctionne notre métier. »

« Les clients exigent ces conditions. »

« Dans notre secteur, on n'a pas le choix. »

« Il faut bien faire comme les autres. »

Parfois, ces affirmations décrivent de véritables contraintes.

Mais parfois, elles décrivent simplement des habitudes devenues si familières que nous ne pensons plus à les interroger.

Qu'est-ce que « notre métier », concrètement ? Parmi ce qui le compose, certains éléments sont de vraies contraintes. D'autres sont des habitudes que personne n'a regardées depuis longtemps.

Et ces habitudes ne sont pas seulement individuelles. Elles peuvent être partagées par tout un secteur, une profession, un écosystème, au point de devenir des règles implicites que plus personne ne questionne.

Or, une habitude n'est pas une loi de la nature.

Ce qui fonctionnait hier peut devenir problématique aujourd'hui.

Les marchés évoluent, les comportements humains changent, les événements imprévus se multiplient.

Et pourtant, nous continuons souvent à appliquer les mêmes réponses, les mêmes « recettes du passé », en augmentant simplement leur intensité dans le présent.

Plus de travail. Plus de financement. Plus de contrôle. Plus d'organisation.

Et c'est lourd.

Comme si le problème venait avant tout d'un manque de moyens extérieurs, et rarement de la manière dont nous les utilisons.

Et si nous attendons que tout un écosystème change avant d'oser modifier nos propres pratiques, nous risquons d'attendre longtemps.