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Changer de cap sans changer de destination

Derrière ce que nous faisons
ÉMERGENCE · EXPÉRIMENTATION · CHANGEMENT

Changer de cap sans changer de destination

Et si nous commencions par en faire moins ?
21 octobre 2026
Une barque de pêche traditionnelle peinte en blanc, rouge et noir, tirée sur une plage de sable, avec la mer en arrière-plan et quelques personnes qui marchent
Revenir à terre, parfois, avant de reprendre le large. Sesimbra, Portugal, 2015. © Corinne Dumont

Quand ce que nous faisons ne donne plus les résultats espérés, que pouvons-nous faire ?

J'aime l'image d'un voilier qui quitte la Côte d'Azur pour rejoindre la Corse.

Le navigateur connaît sa destination.

Mais il ne peut pas décider de la direction du vent, de l'état de la mer ou des changements météorologiques.

S'il s'obstine à maintenir une trajectoire rectiligne, quelles que soient les conditions, il risque de mettre son bateau en difficulté.

Naviguer, c'est observer, ajuster, parfois ralentir, changer d'allure, modifier sa route.

Et surtout, préserver la capacité du bateau à poursuivre son voyage.

Nos entreprises, nos organisations et parfois nos vies pourraient-elles naviguer de la même façon ?

Nous pouvons garder une destination sans nous enfermer dans une trajectoire.

Nous pouvons poursuivre une ambition sans conserver indéfiniment les méthodes qui nous ont permis de démarrer.

Changer sa manière de faire permet de rester fidèle à ce que l'on souhaite accomplir. C'est parfois la condition pour continuer.

Et il arrive que le vent et les courants nous poussent vers une île que nous n'avions pas prévue.

Comme les navigateurs d'autrefois, nous apercevons une terre inconnue.

Nous pouvons choisir d'y aborder.

Y passer un moment, découvrir ce que nous ne cherchions pas.

Puis reprendre la route. Ou décider d'y rester un peu plus longtemps.

Ou s'apercevoir que ce n'était pas la destination prévue, mais que c'est bien aussi.

C'est ce qui m'intéresse dans la notion d'émergence.

Non pas avancer sans direction, mais laisser une place à ce que nous ne savons pas encore.

Une rencontre, une expérience, un résultat inattendu peuvent modifier notre compréhension du problème lui-même.

Et parfois, nous découvrons que la question que nous cherchions à résoudre n'était pas exactement la bonne.

Faire moins, et observer

Voilà une proposition qui peut sembler contre-intuitive.

Garder nos projets et nos ambitions, et engager moins de ressources d'un seul coup.

Découper nos projets en étapes beaucoup plus petites.

Assez petites pour observer ce que chacune provoque.

Vérifier plus tôt ce qui fonctionne réellement.

Faire payer certaines prestations au moment où elles sont réalisées, plutôt que longtemps après.

Tester une nouvelle condition commerciale avant de chercher un financement supplémentaire.

Accepter de ne pas répondre immédiatement à toutes les demandes.

Et observer.

Que se passe-t-il si nous modifions une seule variable ?

Les clients refusent-ils réellement de nouvelles conditions, ou avons-nous simplement supposé qu'ils les refuseraient ?

Une organisation cesse-t-elle de fonctionner si une personne arrête de tout prendre en charge ?

Ces ajustements ne suffiront pas toujours.

Mais ils peuvent nous apprendre quelque chose que l'accélération permanente nous empêche parfois de voir.

Faire moins peut permettre de mieux comprendre ce que nous faisons.

Et parfois, une petite expérience suffit à nous donner la liberté de poser une nouvelle règle. Quitte à la réexaminer lorsque le réel changera.

La part que nous entretenons nous-mêmes

C'est probablement la question la plus délicate.

Quelle part prenons-nous, parfois involontairement, dans le maintien des situations dont nous souhaitons sortir ?

La poser ne revient pas à nous rendre responsables de tout.

Nous ne contrôlons ni les marchés, ni les décisions de nos clients, ni les comportements des autres, ni les événements imprévus.

Nous ne sommes pas tout-puissants.

Mais nous ne sommes pas non plus toujours aussi impuissants que nous le croyons.

Entre ce que nous subissons et ce que nous pouvons décider existe parfois un espace que nous avons cessé d'explorer.

Nos habitudes, nos convictions, nos peurs, notre besoin de reconnaissance ou de sécurité peuvent nous conduire à reproduire des comportements qui ne nous servent plus.

Une part de nous tient à ce qui existe déjà, même lorsque nous voulons changer.

Et il arrive que nous cherchions une solution extérieure — davantage d'argent, un nouveau partenaire, une nouvelle organisation — avant d'avoir regardé ce que nous pourrions modifier dans notre propre manière de fonctionner.

Ce regard demande de la lucidité.

Pas de la culpabilité.

Il s'agit de retrouver une capacité d'action.

Nous nous demandons souvent :

« Que dois-je faire de plus pour que les choses aillent mieux ? »

Peut-être pourrions-nous, de temps en temps, poser une autre question :

« Qu'est-ce que je pourrais cesser de reproduire pour permettre à autre chose d'émerger ? »

Car parfois, le changement ne commence pas par un effort supplémentaire.

Il commence par une manière différente de regarder ce que nous faisons déjà.