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De quoi héritons-nous vraiment ?

HÉRITAGE · TRANSMISSION · DISCERNEMENT

De quoi héritons-nous vraiment ?

5 octobre 2026

Qu'est-ce qui, dans ce que j'appelle « moi », a réellement commencé avec moi ? C'est cette zone floue que j'ai envie d'explorer.

On pense assez spontanément savoir ce dont nous héritons.

Des yeux de notre mère.

Du nez de notre père.

D'une maison, parfois. D'un compte en banque. D'un objet qui a traversé les générations.

Et puis il y a ces phrases que nous prononçons presque sans y penser :

Chez nous, on a toujours été comme ça.

Dans ma famille, les femmes sont fortes.

Mon père avait déjà cette peur.

Je tiens ça de ma mère.

Mais il y a aussi tout ce que nous ne relions à personne.

Ces choses que nous croyons simplement vraies à propos de nous-mêmes.

Un jour, je me suis rendu compte de quelque chose qui m'a presque sidérée : j'avais beaucoup de peurs.

Pas nécessairement des peurs dont je pouvais raconter l'origine. Certaines étaient tellement intégrées à ma manière de fonctionner que je ne les voyais même pas comme des peurs.

Elles étaient simplement là.

Et une question est apparue :

Qu'est-ce qui, dans ce que j'appelle « moi », a réellement commencé avec moi ?

C'est cette zone floue que j'ai envie d'explorer.

Non pas pour démontrer que nous « portons nos ancêtres en nous », mais pour essayer de comprendre ce qui peut continuer à agir dans notre présent sans que nous sachions toujours très bien d'où cela vient.

Et, comme toujours dans Cherchons ensemble, essayer de distinguer ce que nous savons, ce que nous commençons à comprendre, et ce que nous ne savons pas encore.

Ce que nous savons déjà

La première réponse est évidente : nous héritons d'un patrimoine génétique.

Mais très vite, cette première réponse ne suffit plus.

Nos gènes ne déterminent pas à eux seuls ce que nous devenons. Leur expression interagit avec une multitude de facteurs : notre développement, notre environnement physique et social, nos expériences, nos conditions de vie.¹

J'ai déjà exploré cette porosité entre ce que nous appelons « nous » et notre environnement dans Où finit le monde extérieur et où commençons-nous ? — Ni forteresse, ni éponge.

Et nous héritons par des voies beaucoup plus ordinaires encore.

Nous apprenons.

Une manière de parler. De nous taire. D'aimer. De travailler. De nous méfier. De nous comporter avec l'argent. De réagir au conflit. De considérer le risque ou la sécurité.

Nous grandissons au milieu de récits familiaux, mais aussi d'une époque, d'une culture et d'une histoire collective.

Une partie de ce que nous transmettons ne nécessite donc aucun mécanisme mystérieux.

Nous le voyons, nous l'entendons, nous l'apprenons — puis parfois nous le répétons.

Mais que peut réellement traverser une génération ?

C'est ici que les choses deviennent plus incertaines.

Depuis plusieurs décennies, l'épigénétique a enrichi notre compréhension de la relation entre les gènes et l'environnement.

Des chercheurs comme Rachel Yehuda ont notamment étudié des modifications biologiques associées à des traumatismes sévères chez des survivants et leurs descendants.²

Ces travaux sont fascinants.

Ils sont aussi souvent interprétés beaucoup plus largement que ce qu'ils permettent réellement d'affirmer.

Observer des différences biologiques associées à l'expérience parentale ne signifie pas que nous ayons démontré que les souvenirs, les peurs ou les traumatismes d'un ancêtre seraient transmis tels quels à ses descendants.

Les mécanismes possibles sont multiples et entremêlés : biologiques, développementaux, psychologiques, familiaux, sociaux, culturels.³

Alors que savons-nous réellement de ce qui traverse une génération ?

Et que savons-nous vraiment de notre propre lignée ?

Probablement beaucoup moins que nous ne l'imaginons.

Répéter n'est pas la seule manière de rester attaché

Il existe d'ailleurs une autre possibilité.

Nous découvrons un comportement familial et décidons :

Moi, je ne serai jamais comme ça.

Mes parents ont fait X ? Je ferai exactement l'inverse.

C'est déjà un déplacement.

Mais le passé continue alors à déterminer notre direction.

Nous ne reproduisons plus le modèle : nous nous construisons contre lui.

Dans le modèle de l'autonomie que j'ai rencontré notamment à travers l'analyse transactionnelle, on parle de contre-dépendance.

Le mot dit assez bien ce qui se passe : je ne fais plus comme l'autre, je fais contre l'autre.

C'est déjà un mouvement. Mais faire l'inverse n'est pas encore nécessairement savoir ce qui nous convient.

Une autre question apparaît alors :

Si je ne suis obligée ni de reproduire, ni de m'opposer, qu'est-ce qui devient véritablement mien ?

Quand le nouveau reproduit l'ancien

Et puis il y a quelque chose de plus subtil encore.

Nous pouvons avoir changé tandis que les autres — y compris notre propre entourage — continuent à reconnaître en nous une version antérieure de nous-mêmes.

C'est parfois agaçant. Leur regard nous renvoie continuellement vers quelque chose que nous avons réellement été, mais qui ne suffit plus à nous définir.

Et aujourd'hui, « les autres » ne sont plus seulement notre famille, nos amis ou nos collègues. Ce sont aussi toutes les traces numériques que nous avons laissées derrière nous, et désormais les intelligences artificielles qui tentent de reconstruire qui nous sommes à partir de ce qui est déjà visible.

Une grande partie de ce qu'elles savent de nous vient du passé : ce que nous avons écrit, publié, regardé, aimé, répété.

Elles peuvent avoir raison sur notre passé et pourtant se tromper sur notre présent.

Même une intelligence artificielle ultrarapide peut être en retard sur une transformation humaine déjà en cours.

Il y a là un paradoxe qui m'interpelle.

Nous créons des technologies dont les capacités progressent à une vitesse vertigineuse, jusqu'à nous dépasser aujourd'hui dans certains domaines. Et pourtant, ceux qui les conçoivent et les utilisent continuent aussi à reproduire des comportements très anciens : rivalité, domination, recherche de pouvoir.

L'évolution de nos outils et celle de nos comportements ne semblent pas avancer au même rythme.

Nous savons extraordinairement bien améliorer ce qui existe : plus vite, plus loin, plus efficace. Mais améliorer n'est pas nécessairement créer du nouveau. Une technologie radicalement nouvelle peut même amplifier un comportement humain extrêmement ancien.

Alors qu'en serait-il d'un comportement véritablement nouveau ? Non pas une meilleure version de celui d'hier. Non pas son contraire. Quelque chose d'autre.

Et pour faire apparaître cet autre chose, peut-être n'avons-nous pas besoin de rejeter tout ce qui nous précède.

Ce que nous héritons n'est pas seulement ce qui nous abîme

Lorsque nous parlons de transmission entre générations, notre regard se porte facilement vers ce qui fait mal.

Traumatismes. Secrets. Loyautés. Répétitions. Peurs.

Ou, à l'autre extrême, vers ce qui se transmet matériellement : patrimoine, objets, argent, terres.

Et pourquoi l'héritage invisible ne serait-il constitué que de blessures ?

Nous pouvons aussi avoir reçu une aptitude. Une résistance. Un geste créatif. Une manière particulière d'observer. Une relation au vivant. Un courage. Une curiosité. Une façon de prendre soin des autres ou de traverser l'incertitude.

Certaines de ces transmissions trouvent probablement des explications assez simples.

D'autres sont plus difficiles à retracer.

Et peut-être avons-nous tellement appris à regarder le passé pour y chercher l'origine de ce qui ne va pas que nous avons cessé d'y voir certaines ressources.

Peut-être pouvons-nous aussi retourner dans ce qui nous précède pour y retrouver des possibilités que nous avions cessé de voir.

Ni répéter, ni effacer

Alors que faisons-nous de tout cela ?

Peut-être que transformer ce dont nous héritons ne consiste ni à le reproduire, ni à l'effacer, ni même à faire systématiquement mieux.

Il pourrait s'agir d'abord de regarder les pièces qui sont là.

Celle-ci me convient. Je la garde.

Celle-là ne me convient plus. Je peux la laisser.

Celle-ci, que j'avais rejetée parce qu'elle appartenait à ceux qui m'ont précédée, mérite peut-être d'être regardée autrement.

Celle-là peut être transformée.

Et peut-être puis-je aussi créer quelque chose qui n'était pas déjà là.

C'est ici que j'aime l'image du Petit Poucet et de ses cailloux.

Une transformation n'a pas nécessairement besoin d'une grande enjambée.

Un tout petit comportement différent.

Puis un autre.

Une expérience qui vient contredire légèrement ce que je croyais inévitable.

Une conversation.

Une rencontre.

Une nouvelle manière de répondre à une situation ancienne.

Des petits cailloux.

À force de poser de nouvelles traces, quelque chose qui paraissait constituer notre identité peut progressivement perdre son évidence.

Non pas parce que nous avons effacé notre histoire.

Mais parce qu'elle n'est plus la seule histoire possible.

Peut-être est-ce cela, finalement, qui m'intéresse le plus dans l'héritage.

Pas seulement comprendre ce que le passé a fait de nous.

Mais découvrir ce que nous pouvons faire de ce qui nous précède.

La question ne serait alors plus seulement :

De quoi dois-je me libérer ?

Mais aussi :

Qu'est-ce qui m'a été transmis et qui demande peut-être encore à prendre forme ?

Je ne connais pas la réponse.

Mais peut-être est-ce précisément là que quelque chose de véritablement nouveau peut commencer.

Pour aller plus loin

1. Herrera-Luis, E., Benke, K., Volk, H., Ladd-Acosta, C., & Wojcik, G.L. (2024). Gene-environment interactions in human health. Nature Reviews Genetics, 25(11), 768-784.

2. Yehuda, R., Daskalakis, N.P., Bierer, L.M., et al. (2016). Holocaust Exposure Induced Intergenerational Effects on FKBP5 Methylation. Biological Psychiatry, 80(5), 372-380.

3. Yehuda, R., & Lehrner, A. (2018). Intergenerational transmission of trauma effects: putative role of epigenetic mechanisms. World Psychiatry, 17(3), 243-257.

Photo en noir et blanc de l'ancien siège Citroën à Bruxelles, bâtiment moderniste à l'angle arrondi et à la grande verrière, 1934
Ancien siège Citroën, Bruxelles, 1934 — Alexis Dumont, Marcel Van Goethem et Maurice-Jacques Ravazé, architectes. Source : Quelques travaux d'architecture, 1939, via ARCHistory.